Pour tous ceux qui ne comprennent pas…

Le cancer du sein, par sa fréquence, est devenu un véritable problème de santé publique. Malgré les progrès scientifiques qui ont entraîné ces dernières années une amélioration légère mais significative de la survie des patients, médecins, psychothérapeutes, et personnels soignants sont confrontés encore aujourd’hui, à des obstacles de taille pour prévenir, soigner, voir guérir les pathologies mammaires – le cancer du sein en particulier – et aussi pour faire face à leurs retentissements émotionnels.

Depuis que je mène ce projet, j’ai rencontré quelques femmes extraordinaires. Elles m’ont parlé d’elle, de leurs douleurs, de leurs angoisses, de la difficulté de leur traitement… et surtout de ce sentiment de se perdre… J’ai alors été me renseigner sur le concept de l’image du corps, pour tenter de comprendre… Tenter de les accompagner…. De plus, j’ai croisé aussi beaucoup de personnes « ignorantes » qui ne mesurent pas ce qu’est réellement la perte d’un sein et me demandent « bêtement » quel serait mon projet si je lutais contre le Cancer du colon ou de la prostate ? Comparaison maladroite et déplacée…

L’image du corps

« Le concept d’image du corps est fréquemment utilisé en psychologie, et désigne les perceptions et représentations mentales, que nous avons de notre propre corps, à chaque instant, non seulement comme objet possédant des propriétés physiques, mais aussi chargés d’affects nombreux et contradictoires.

L’image du corps, est une représentation imaginaire de soi, où prédomine l’aspect psychoaffectif. C’est la représentation imaginaire de notre corps tout entier, que l’on a dans notre esprit. Elle comprend le schéma corporel qui lui même intègre le modèle postural.

Le schéma corporel, est la représentation du corps réel. Il est la synthèse de l’ensemble des impressions venant du corps, impressions conçues comme faisant un tout et qui sont moi. La base du moi, est la perpétuelle conscience du corps : sensations tactiles… C’est l’ensemble des sensations et des perceptions émanant du corps, ou reçues par le corps, qui va permettre à l’individu de former une représentation consciente de son corps entier, uni et différencié de l’autre.

Le modèle postural est la connaissance plus ou moins consciente, de la situation de notre corps dans l’espace. Il porte sur la position du corps, sur les déplacements. Il correspond au corps qui agit. »

L’image du corps est plus qu’une sensation, c’est aussi une représentation mentale.

 

J’ai compris une chose, que l’image du corps est propre à chacun. Elle est due au sujet et à son histoire. Cette image, si elle est menacée, dans son intégrité, met le sujet en état de panique. Le corps est à la fois, lieu de référence et, dans le repos, centre de notre sécurité, lieu de repli, de mémorisation et d’imagination dans la solitude, le silence…. C’est en leur corps, que les êtres focalisent l’existence de leur personne, la perception de soi, voir l’estime de soi.

Les chirurgies mammaires telles que les tumorectomies et les mastectomies associées à de nombreux traitements, s’accompagnent souvent d’un changement d’apparence physique (perte de cheveux, changement de la texture de la peau, de sa couleur…), c’est très mal vécu par la patiente.  Chacun des traitements administrés, peut devenir une menace pour l’image du corps et l’estime de soi, cela peut affecter gravement le bien-être psychologique de la personne, mais aussi altérer l’image du corps et réduire les sentiments de séduction et de féminité.

Des troubles émotionnels importants peuvent apparaître lorsque la réalité devient trop difficile à nier. Notre corps physique, constitue une référence fondamentale de notre identité. Les événements qui affectent notre corps, ont un retentissement sur tous les aspects de notre personnalité. Accepter (pas par choix) d’être traitée contre un cancer du sein, c’est aussi accepter une totale reconstruction identitaire. 

La symbolique du sein

« Le sein est un organe nourricier qui n’a cessé de s’érotiser, pour devenir peu à peu, le principal symbole sexuel féminin. Au-delà de son rôle nourricier, et beaucoup plus qu’une représentation de l’ensemble des soins corporels nécessaires à la survie de l’enfant, les rapports au sein maternel, véhiculent d’emblée des désirs, des fantasmes et des affects.

Les seins jouent un rôle primordial dans la structuration du psychisme, dans la dynamique relationnelle entre la mère et l’enfant, et aussi dans les rapports entre la femme et ses objets de désirs. Le sein conjugue en la femme, maternité et féminité, sous les traits de l’amour et de la tendresse.

D’autre part, dans l’histoire de la peinture et de la sculpture, le sein est associé à la séduction. Le sein incarne la femme, la revêt de sa sensualité. C’est un attribut sexuel féminin, suscitant le fantasme masculin. Cet érotisme est associé à la grosseur des seins, à leur générosité. »

C’est pourquoi les risques oncologiques mammaires, sont des facteurs potentiellement bouleversants de l’équilibre du psychisme féminin.

shutterstock_130066004Certaines femmes m’ont confié leur ressentis, elles perçoivent leur corps en « mauvaise santé ». Leur corps est fragile, faible, nerveux, inquiet, triste, il exprime la crainte et la colère… Elles ne considèrent plus leur corps comme « attirant ». Désormais, il est « source de déplaisir » ; il n’est plus « féminin » ni « érotique ». C’est aussi un corps qui a été vidé. Le corps devient « caché », on le touche mais on ne le regarde plus…. Ce sentiment d’avoir perdu une partie de son corps. Cette partie, étant culturellement très investie sur les plans maternels et sexuels. De plus, la modification du côté visuel (du à la dissymétrie du buste), fait partie de l’une des raisons à cette altération de l’image du corps. Cette modification corporelle, apparaît comme une perte de féminité, ceci étant accentué par les idéaux féminins, présentés par les mass-médias, qui rendent conforme une femme à « un canon de beauté ». Pour elle, elles sont déviantes. Elles se sentent mutilées. La fémnité est pourtant ailleurs, dans le regard, les mouvements, le son de la voix, le sourire, le regard…

Malheureusement, le cancer induit de lourds traitements, avec beaucoup d’effets secondaires. C’est aussi, un corps en souffrance physiologique (nombreuses douleurs) et psychique. C’est un corps à reconstruire, à réinvestir, qui s’insurge contre la difficulté du cancer. Par-là, il est tendu et n’exprime aucune sérénité. Cette dernière pourra être atteinte, lorsque le travail du deuil du sein sera accompli, et la rémission annoncée.

Les femmes qui perdent un sein ou leurs seins sont insatisfaites de leur corps. En effet celles-ci, considèrent leur corps comme « non attirant » et « source de déplaisir ». Cette sensation est due à l’acte mutilant de l’intervention chirurgicale. D’ailleurs, leur premier réflexe sera de toucher ce sein « manquant ». De là, découle la sensation du corps « vidé » : l’opération a retranché une partie volumineuse et apparente du corps. Il y a une réalité intolérable du volume perdu.

Derrière ce sein disparu, il y a toute une angoisse de ne plus plaire au conjoint. La relation de la femme à son sein, révèle une manière propre d’assumer ou de témoigner de son ambivalence envers sa féminité, mais le regard de l’autre n’est pas étranger à ce rapport. En perdant l’un des attributs « que l’on pense » majeurs de sa féminité, on craint de perdre son identité tout entière, de voir s’évanouir sa féminité, de n’être plus rien et de provoquer le rejet à son encontre. Le sein est le symbole d’une vie affective et sexuelle harmonieuse ; ainsi sa perte explique la connotation sexuelle relativement négative. Le sein, objets de jeux sensuels, de fantasmes, de désirs, a disparu. Notre libido est en baisse et la satisfaction corporelle aussi.

Le corps ne semble plus féminin, sans pour autant affirmer qu’il est masculin. On ne se sent plus tout à fait femme, et on n’est pas non plus un homme. Qui sommes-nous ? On se sent hors de son sexe, déchirée de nous-même. Cela explique la recherche identitaire, à laquelle on se livre. C’est un travail supplémentaire, ajouté à celui du travail du deuil et du rétablissement physique et psychologique.

Il est sur, que ce nouveau corps est un corps « fermé ». D’une part, c’est un corps que l’on cache, que l’on ne regarde pas. C’est toute une image du sein imaginaire qui est altérée. Il y a dissymétrie apparente, c’est notre intégrité qui est touchée. Il n’y a plus d’esthétique des formes. On garde l’absence de notre sein, pour nous. On ne désire pas le regarder ; on se le cache, on le cache à son mari qui pourrait ne plus nous désirer, et on le cache aux autres femmes, qui ne nous considéreraient peut-être plus comme l’une des leurs.

Le corps actuel (sans un sein) diffère du précédent corps investi (avec les deux seins). Cette ambivalence, perturbe et l’on doit, par le travail du deuil, réinvestir cette réalité. On souhaiterait tellement laisser reposer le sein « manquant » et on refuse en général qu’on le touche.

La perte d’un sein, ou des deux seins est un traumatisme physique et psychique important. C’est une modification du schéma corporelle. C’est un sentiment très pénible à surmonter. Les femmes perdent une des parties, les plus féminines de leur corps. De plus, la rupture brutale entre le corps précédent et ce corps actuel, renvoie la femme vers son passé. Ce nouvel état l’interpelle, au plus profond d’elle-même. Cet organe, est à la fois, le sein de sa mère dont elle a du se séparer aux fondements de l’histoire infantile, et celui qu’elle a attendu pour elle-même. En effet, le sein est l’aboutissement de la maturation pubertaire tant attendu par la jeune fille, qui devient par-là, femme. Aussi, la perte du sein, renvoie à toute la problématique de l’enfance.

Ainsi, pour surmonter ce sentiment de mutilation, on doit entreprendre un long et douloureux travail, à savoir celui du deuil du sein. La notion de catastrophe attendue, doit être verbalisée. Cette notion, tente d’expliquer une réalité organique (extérieure), par une réalité psychique (intérieure). Une fois ce dernier résolu, on peut alors envisager une reconstruction.

Envisagent-elles souvent une chirurgie de reconstruction?

Tout d’abord, il faut savoir que seulement 25% des femmes mastectomisées ont recours à une chirurgie de reconstruction. En effet, la reconstruction mammaire (immédiate ou différée) représente une lourde charge pour les patientes.  Les patientes sortent du flux normal de leur vie à l’annonce du diagnostic, ceci constitue déjà, une information chargée d’angoisse. De plus, elles doivent assimiler, accepter et traiter cette pathologie. Tout ceci, représente donc, un grand nombre d’informations à intégrer en très peu de temps. Il est donc facilement compréhensible, que les femmes en attente d’une mastectomie, ou déjà mastectomisées, ne se préoccupent pas de suite de la reconstruction. Pourtant, la reconstruction favorise l’accomplissement du deuil, en re-narcissisant la femme, en lui restituant une incontestable apparence féminine, en restaurant son identité. Encore une fois, à cause du regard des autres. C’est pourquoi, les médecins préconisent la reconstruction immédiate, car celle ci comporte l’avantage de réduire les traumatismes préopératoires, puisqu’elle montre le désir du praticien de s’occuper de l’image du corps des patientes, et non pas seulement, de la maladie.

Cependant, un second élément peut venir perturber une intention de reconstruction : le fait que l’on doive retoucher le sein intact. En effet, lors d’une pose de prothèse mammaire, on envisage toujours, de corriger le second sein, afin de les rendre les plus symétriques possibles.

Il faut donc, non seulement qu’on s’habitue à l’idée qu’on aura un sein « artificiel », mais aussi au fait que l’on amputera, d’une certaine manière, le second. Nous aurions pu penser, que le fait de garder son sein sain intact, lui aurait permis de retourner son « affection » sur celui-ci, alors que dans le cas de la retouche du sein sain, on risque d’avoir le sentiment de ne plus rien avoir de naturel, qui nous appartienne et qui nous soit propre. La patiente, dans la plupart des cas, ne veut pas s’investir sur un leurre.

En ce qui concerne le déroulement d’une chirurgie de reconstruction, les chirurgiens sont très fermes sur le fait qu’elle est très longue (elle nécessite souvent plusieurs interventions), qu’elle peut être douloureuse et peut aussi ne pas amener les résultats escomptés. La patiente, ayant du mal à allier traitement du cancer et deuil du sein, ne se sent pas assez forte, pour affronter de nouveau, une salle d’opération si chargée d’affects (référence à la première intervention, soit la mastectomie).

Ainsi, on pourrait presque dire que dans la plupart des cas, ces patientes n’ont pas recours à la chirurgie de reconstruction, ou ne l’envisagent pas, car elles ont suffisamment entamé le travail du deuil. De plus, après la mastectomie et le traitement du cancer, il paraît logique que les femmes qui ne consultent pas pour une reconstruction, ont intégré la nouvelle image de leur corps, et par la même, leur différence. On peut alors imaginer, qu’elles se sont réinvesties sur le sein intact, ou simplement sur une autre partie de leur corps.

Il est sur, que le projet de reconstruction, est conditionné par l’évolution du rapport au sein. Retrouver le besoin du désir du sein, avec tout son symbole, après tout ce qui a été vécu, est un sentiment compréhensible. L’idée, qu’il puisse y avoir un sein (une prothèse) là où il n’y en plus, évoque la réactivation d’un épisode, déjà vécu, au moment de la puberté. Ici se pose donc la question de la représentation que chacune d’entre elles se fait de la reconstruction, voir même de son idéalisation.

Une femme dont le corps a été « abîmé », connaît une perturbation profonde de sa relation au monde, en vivant provisoirement sur une image de son corps profondément enfouie en elle, celle qu’elle avait avant sa maladie, alors que son corps actuel, lui renvoie à l’inverse, une apparence intolérable. Si les seins attestent symboliquement de la double identité de femme et de mère, leur perte met en danger cette double identification, qui fonde la légitimité symbolique de l’existence.

Cependant, la confrontation à la maladie, en démantelant l’identité personnelle, en épurant les relations routinières, aboutit parfois au meilleur, lorsque l’individu en prend conscience, et modifie son existence en fonction de ce que lui a appris d’essentiel, sa maladie. Il y a une puissance dans toute douleur, une dimension initiatique, une sollicitation à vivre plus intensément, une conscience d’exister. 

Je tenais juste à vous expliquer pourquoi je demande une photo de sein, il est au coeur de notre lutte, une façon de s’engager, de s’unir au coeur de la souffrance, le voir vivre, survivre ailleurs… Et surtout une fois cette reconstruction identitaire aboutie, apprenez à voir votre féminité ou elle se trouve réellement, elle transpire toujours, acceptez-la…

shutterstock_128120555Auteur de cet article : Cécile Missir

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